Lors de mon premier séjour au Groenland Est, Tobias a été mon pilote-inuit lors d'une observation de baleines. Robert PERONI, son associé du moment disait de lui "il a un 6° sens pour repérer les baleines." Une confiance telle en Tobias qu'il s'était engagé à proposer une 2° sortie en mer si son ami inuit ne nous en montrait pas. De cette navigation au large, je garde un souvenir intact, tant l'observation des baleines a été fécond, l'approche d'icebergs XXL impressionnante et sa personne fascinante.
Par la suite, j'ai appris qui était réellement Tobias...
A Tiniteqiilaq, son village natal, Michel, l'un des deux frères AUDIBERT, expatrié français, l'avait désigné comme "certainement le meilleur chasseur inuit du Groenland". Un qualificatif étonnant.
Sauf pour qui sait à quel point Tobias a développé des savoir-faire où il excelle plus que tout autre de ses congénères : construction d'un kayak de mer, chasse à la baleine, à l'ours polaire, au narval, au phoque, pêche au requin polaire. Cela tout aussi bien sur la banquise hivernale que sur l'océan plus ou moins libre de glace.
Tobias est reconnu pour son savoir-faire et son savoir-être par toute la communauté de la région de Tasiilaq. On perçoit qu'il a un statut de sage.
Lors de l'été 2019, avec mon groupe, nous avons passé une nuit dans sa maison à Tiniteqiilaq. Tobias était absent. Mais sa modeste maison nous imposait le respect, à nous occidentaux, fascinés par les mondes polaires. En effet, les murs de la pièce de vie rappelaient, de manière sobre, que nous logions dans la maison d'un chasseur inuit : peaux d'ours au mur, défenses de de narval... Alors que nous n'aurions pas valorisé pareille décoration chez un chasseur de nos montagnes, celle-là forçait le respect.
En 2022, au détour d'un rayon dans la minuscule boutique d'alimentation du village, je tombe sur Tobias. Nous nous saluons respectueusement. Il se rappelle de moi. Je ne peux pas vraiment l'oublier.
Comme de coutume, chacun demande à l'autre ses projets. "Je pars accompagner un groupe de touristes." me confie-t-il. Sans surprise. Le meilleur chasseur du Groenland, tire la plus grande partie de ses revenus du tourisme. Mais aussi des documentaires sur la région, documentaires dans lesquels il doit expliquer sa vie de chasseur. Un paradoxe.
"Je pars avec un groupe à la cabane de Parnagay." lui dis-je. En rajoutant "A pied, en 2 jours !"
Tobias me regarde circonspect. Puis il me tend la main : "Good luck !!!" me souhaite-t-il, lui l'homme de la mer et des traîneaux à chiens. Sans avoir émis le moindre jugement de valeur, je perçois l'immense fossé qui existe entre lui et moi (et nous). Il ne faut que 30 minutes pour aller en bateau, là où il nous faudra 2 jours pour nous rendre à pied.
Nous nous serrons chaleureusement la main.